Dimanche 29 décembre 1929 | Petite Ophélinha | Fernando Pessoa

Fernando Pessoa (13 juin 1888 – 30 novembre 1935) est un écrivain, poète et polémiste portugais trilingue dont les vers légendaires et la prose poétique ont permis l’apparition du modernisme au Portugal. Il tombe follement amoureux d’une certaine Ophélie, qu’il a sacrifiée à ses écrits. Il rompra avec elle une première fois en 1920 car, lui écrit-il, « Mon destin appartient à une autre loi dont vous ne soupçonnez même pas l’existence ». Dans cette lettre, proche de la fin de leur relation, la prévalence de son travail sur sa relation est perceptible.

Dimanche 29 décembre 1929

Petite Ophélinha,

Comme je ne voudrais pas que vous disiez que je ne vous ai pas écrit parce que je ne vous ai effectivement pas écrit, je vous écris. Ce ne sera pas seulement une ligne, comme je vous l’ai promis, mais ce ne seront pas plusieurs non plus. Je suis malade, en grande partie en raison d’une série de préoccupations et de contrariétés que j’ai eues hier. Si vous ne voulez pas croire que je suis malade, évidemment vous ne le croirez pas. Mais je vous prie de ne pas me dire que vous ne me croyez pas. Il me suffit déjà d’être malade : il n’est pas nécessaire en plus que vous en doutiez ou que vous me demandiez des comptes sur ma santé comme si elle dépendait de ma volonté ou que je sois obligé de rendre des comptes à quelqu’un de quoi que ce soit.

Ce que je vous ai dit à propos du fait d’aller à Cascais (Cascais signifiant un endroit quelconque en dehors de Lisbonne, mais pas loin, cela peut vouloir dire Cintra ou Caxias) est rigoureusement vrai : vrai du moins quant à mes intentions. Je suis arrivé à l’âge où l’on atteint la maîtrise parfaite de ses propres qualités et où l’intelligence a le maximum de force et de dextérité possibles. Il est donc temps de réaliser mon œuvre littéraire, en achevant certaines choses, en regroupant certaines autres, en écrivant celles qui sont à écrire. Pour finir cette œuvre, j’ai besoin de tranquillité et d’un certain isolement. Je ne peux, malheureusement pas, abandonner les bureaux où je travaille (je ne le peux évidemment pas, parce que je n’ai pas de rentes), mais je peux, en consacrant aux tâches de ces bureaux deux jours par semaine (les mercredis et les samedis) avoir pour moi, à moi, les cinq autres jours. Là surgit cette fameuse histoire de Cascais.

Toute ma vie future dépend de ce que je puisse ou non le faire et le faire vite. Du reste, ma vie tourne autour de mon œuvre littéraire — qu’elle soit ou qu’elle puise être bonne ou mauvaise. Tout le reste a pour moi un intérêt secondaire ; il y a des choses, bien sûr, que j’aimerais avoir, d’autres dont il m’est égal qu’elles arrivent ou n’arrivent pas. Il faut que tous ceux qui ont affaire à moi soient persuadés que je suis comme cela, et exiger de moi les sentiments, par ailleurs très dignes, d’un homme vulgaire et banal, c’est tout comme exiger de moi que j’aie des yeux bleus et des cheveux blonds. Et me traiter comme si j’étais un autre n’est pas la meilleure façon de garder mon affection. Il vaut mieux, dans ce cas, traiter un autre qui soit comme ça, et dans ce cas il faut « s’adresser à quelqu’un d’autre » ou quelque chose dans ce genre.

J’aime beaucoup — vraiment beaucoup — la petite Ophélia. J’apprécie beaucoup — énormément — sa nature et son caractère. Si je me marie un jour, je ne le ferai qu’avec vous. Reste à savoir si le mariage, le foyer (ou quelque autre façon dont on l’appelle) sont des choses qui se concilient avec ma vie de Pensée. J’en doute. Pour le moment, et au plus tôt, je veux organiser cette vie de Pensées et de travail qui m’est personnelle. Si je n’arrive pas à l’organiser, il est évident que je ne penserai même pas à songer  à me marier. Si je l’organise de telle sorte que le mariage me semble encombrant, il est évident que je ne me marierai pas. Mais il est probable qu’il n’en sera pas ainsi. Le futur — et il s’agit d’un futur proche — le dira.

Voilà ce que j’avais à vous dire et, par hasard, c’est la vérité. Adieu, petite Ophélia. Dormez, mangez et ne perdez pas trop de poids.

Votre très dévoué,

Fernando

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