Quatre manières de lire l’“Éthique” de Spinoza | Philosophie Magazine

Éthique, ce livre phare de la philosophie, publié après la mort de Baruch Spinoza et interdit quelques mois plus tard, impressionne par son ambition et sa difficulté. Comment, pourtant, entrer dans ce texte fascinant ? Nous vous proposons un guide de lecture, et quatre façons de s’y plonger.

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L’Éthique de Spinoza est un livre à part dans la philosophie, ne serait-ce que par son aspect formel qui prend modèle sur les Éléments de géométrie d’Euclide. En adoptant un « ordre géométrique », l’Éthique fait le choix audacieux de considérer « les actions des hommes et leurs appétits comme s’il était question de lignes, de surface ou de corps » (IIIe partie, préface, traduction P.-F. Moreau) et donc de démontrer toutes ses propositions à partir de certains axiomes et définitions initiales, à coups de CQFD. Éthique se présente donc comme un système où tout est logiquement établi. Sans introduction, ni prologue, ni avertissement de quelque nature que ce soit qui permettrait d’en savoir plus sur les intentions de Spinoza, l’expérience du contact avec les premières pages peut se révéler si brutale qu’elle a découragé plus d’un lecteur. Cependant, ce livre a été interprété dans des directions si diverses, voire opposées – certains y voyant une apologie de l’athéisme, d’autres un ouvrage presque mystique, d’autres encore un manuel de luttes sociales ou un guide de développement personnel – qu’il serait dommage de s’en remettre aux commentateurs. Voici donc quatre lectures possibles de ce monument.

1e lecture : suivre scrupuleusement l’ordre linéaire

Pour lire l’Éthique, le plus simple consiste en première approche à respecter l’ordre linéaire, c’est-à-dire à suivre l’enchaînement des propositions, les unes après les autres de la première à la dernière, pas à pas. C’est un choix prudent (puisqu’il doit permettre d’éviter de se perdre en route) et logique (dans la mesure où toutes les propositions sont démontrées les unes à partir des autres qui en sont comme la condition, et elles-mêmes à partir des définitions et des axiomes placés en tête de chaque partie). Spinoza écrit d’ailleurs au début de son œuvre que « la connaissance de l’effet dépend de celle de la cause et l’enveloppe » (Ire partie, axiome 4), comme pour indiquer à son lecteur que par exemple, on ne peut rien comprendre du fonctionnement psychologique de l’être humain, tel qu’il est abordé dans la IIIe partie, si l’on n’a pas préalablement compris la place de l’être humain dans le monde et les lois qui régissent celui-ci (Ire et IIe partiez). Il semble donc naturel, important, voire indispensable, de commencer par le livre I avant de prétendre aller plus loin. Faute de quoi on s’expose à commettre les mêmes erreurs que les auteurs que critique Spinoza, et qui ont considéré l’homme « comme un empire dans un empire » (IIIe partie, préface), c’est-à-dire un être coupé du monde, qui obéirait à ses propres lois.

Il y a un autre argument pour suivre scrupuleusement l’ordre linéaire : si « l’ordre et la connexion des idées sont les mêmes que l’ordre et la connexion des choses » (IIe partie, proposition 7), alors en suivant le déploiement des idées partant de Dieu en tant que cause vers les choses qui en sont les effets, on respectera également l’ordre d’engendrement du réel lui-même. On part de Dieu (Ire partie) pour aller vers le fonctionnement du corps et de l’esprit humains (IIe partie), avant de se diriger vers certains aspects bien précis de cet esprit (IIIe et IVe parties) et d’espérer atteindre la béatitude (Ve partie). 

2e lecture : lire dans l’ordre, mais en connaissant déjà la fin

Cette première manière de lire l’Éthique n’est cependant ni la seule possible, ni peut-être la plus pertinente. Car au fil de l’ouvrage, le lecteur est censé se transformer lui-même et comprendre après coup les erreurs qu’il commettait plus tôt. C’est manifeste à l’échelle du livre I, qui traite « de Dieu » : Spinoza commence par avancer sa définition de Dieu, en démontre (trois fois !) l’existence, détaille ses propriétés et explique sa manière d’agir… avant d’avouer dans l’appendice que sa compréhension de Dieu s’oppose en réalité à ceux qui considèrent Dieu comme un monarque régnant sur son royaume, récompensant les bons, punissant les méchants et provoquant diverses catastrophes. Pourquoi ne pas l’avoir dit plus tôt ? Sans doute, dans l’esprit de Spinoza, pour jouer le jeu des démonstrations et leur laisser une chance de convaincre le lecteur de manière purement rationnelle… avant que rétrospectivement, il ne lui fasse comprendre ce qui s’est joué. Avant de commencer la lecture linéaire du livre I, il faudrait donc prendre connaissance de l’appendice, très éclairant.

Il faut en effet concevoir l’Éthique comme un véritable système, comme un ensemble composé non de différents livres mais bien de « parties », qui se comprennent dans leur totalité, c’est-à-dire à la fois dans le réseau des renvois et dans son mouvement suspendu à une fin bien précise. Le fait même d’intituler l’œuvre Éthique est une indication claire quant à l’aboutissement de l’ouvrage à une question bien précise – et ce dès les premières pages, où il est apparemment question de tout autre chose que d’éthique. Or, c’est à l’aune de cette perspective que l’ensemble doit être lu pour être bien compris, et une proposition intermédiaire ne prend sens que par rapport à toutes les autres. Spinoza lui-même prévient son lecteur quand il sent que celui-ci pourrait, sinon abandonner, du moins se tromper sur son sens, en écrivant : « À partir d’ici, je ne doute pas que les Lecteurs seront dans l’embarras, et que bien des choses leur viendront à l’esprit qui les arrêteront, et c’est pourquoi je leur demande d’avancer avec moi à pas lents, et de ne pas porter de jugement avant d’avoir tout lu » (IIe partie, 11, scolie de la proposition).

Ainsi convient-il, non pas de lire l’Éthique à l’envers en commençant par la fin pour remonter jusqu’au début, mais en ayant, dès le début de la lecture, la perspective finale en tête. Spinoza montre, progressivement, que le progrès de nos connaissances, notre puissance d’être, notre éthique et notre bonheur ne font qu’un : en comprenant mieux les choses qui nous entourent, nous sommes plus forts pour les maîtriser, ainsi nous devenons meilleurs, et aussi plus heureux. C’est d’ailleurs en ce sens que Spinoza écrit, dans les quelques lignes qui ouvrent la deuxième partie : « J’en viens maintenant à expliquer les conséquences qui ont dû nécessairement suivre de l’essence de Dieu […]. Non pas toutes, bien sûr, car une infinité de choses ont dû en suivre […] mais seulement celles qui peuvent nous conduire comme par la main à connaître l’âme humaine et sa béatitude suprême. » Spinoza s’intéresse à l’essence de Dieu car elle va nous servir dans l’orientation éthique qu’il donne à son livre.

3e lecture : Commencer directement avec la partie III

Mais alors, ne peut-on pas aller à l’économie et passer directement à la partie plus proprement éthique de l’ouvrage ? Pourquoi s’encombrer de ces préliminaires quand on pourrait aller plus directement au but ? C’est ce que propose David Rabouin dans Vivre ici. Spinoza, éthique locale (PUF, 2010). Non que Rabouin cherche à s’épargner des efforts, car c’est bien pour des raisons de fond qu’il propose de ne garder que les trois dernières parties d’Éthique, qui sont celles qui concernent « l’éthique » proprement dite. Une raison propre à Spinoza d’abord : étant donné que, tout bien considéré, Dieu est finalement inutile dans le spinozisme (il ne peut rien faire pour nous aider, et il ne faut pas se tourner les mains jointes vers lui pour nous sortir de nos problèmes), ne peut-on pas faire l’économie de toute la première partie qui lui est consacrée? Et la deuxième, n’est-elle pas également dispensable ? Une raison propre à l’histoire des mathématiques, ensuite : on sait désormais, depuis l’invention des géométries non-euclidiennes au XIXe siècle, qu’aucune géométrie n’est absolue, et qu’elles sont toutes construites à partir de postulats qui peuvent varier. Faut-il donc encore considérer comme indiscutable et intouchable l’ordre géométrique sur lequel repose l’Éthique ? Ainsi repensée et recentrée, il subsiste de l’œuvre de Spinoza une Éthique raccourcie, resserrée et « locale » donc, mais qui ressort pleinement autonome et qui assume ne rien devoir à des fondements théologiques et métaphysiques que l’on peut juger douteux, suspects ou du moins discutables. Un spinozisme plus adapté à notre époque de soupçon, en quelque sorte, même si le prix à payer pour cela est lourd : une Éthique décapitée, dans ce qui est ouvertement une trahison du projet tel qu’il avait été conçu par Spinoza.

4e lecture : lire la deuxième Éthique sous la première

Il y a encore une autre possibilité, qui a été suggérée par Gilles Deleuze dans Spinoza et le problème de l’expression (Éditions de Minuit, 1967). Celui-ci observe en effet la présence dans l’ouvrage de Spinoza de deux écritures parallèles – ou plus exactement, de deux écritures entrelacées. Se font jour non seulement deux tonalités dans l’ouvrage, mais il y aurait même deux Éthique en une, en quelque sorte : « Il y a comme deux Éthique coexistantes, l’une constituée par la ligne ou le flot continu des propositions, démonstrations et corollaires [le pur fil rationnel de la démonstration], l’autre, discontinue, constituée par la ligne brisée ou la chaîne volcanique des scolies [remarques intempestives qui suivent les théorèmes démontrés]. L’une, avec une rigueur implacable, représente une sorte de terrorisme de la tête, et progresse d’une proposition à l’autre sans se soucier des conséquences pratiques, élabore ses règles sans se soucier d’identifier les cas. L’autre recueille les indignations et les joies du cœur, manifeste la joie pratique et la lutte pratique contre la tristesse, et s’exprime en disant “c’est le cas”. En ce sens, Éthique est un livre double. Il peut être intéressant de lire la seconde Éthique sous la première, en sautant d’une scolie à l’autre ». Deleuze, autrement dit, explique qu’on peut ne pas nécessairement suivre l’enchaînement mathématique des propositions qui force à admirer la cohérence du système – ou à contester ici ou là la rigueur des démonstrations – comme « une sorte de terrorisme de la tête » (quelle formule !). On peut aussi, suggère-t-il, lui préférer l’autre Éthique, moins visible puisqu’elle se tient « sous » la première, qui est moins austère et qui affiche un souci plus pratique : celle des scolies, mais également celle des préfaces et des appendices. Là, Spinoza se livre à une sorte de commentaire de ce qu’il est lui-même en train de faire, et c’est à ces moments-là que le philosophe se livre et donne plus clairement des explications sur ses intentions et sur le sens que revêt toute sa mécanique démonstrative.

Cette autre manière de lire l’Éthique a pour mérite de rester pleinement fidèle à l’écriture de Spinoza qui se situe délibérément sur deux niveaux, sur deux registres différents. Mais il faut bien comprendre que la deuxième Éthique n’est pas une autre Éthique, ni une Éthique indépendante de la première et qu’elle ne la contredit nullement : mais elle l’éclaire et l’humanise en illustrant son contenu avec des exemples, des éclaircissements et, parfois, avec l’usage du « je ». Pour faire une comparaison avec la musique, on pourrait dire que c’est l’Éthique de la voix qui accompagne l’Éthique de l’instrument. Lire ainsi Éthique, c’est écouter Spinoza chanter.

Lectures conseillées pour aborder Éthique de Spinoza:

– La nouvelle traduction de Maxime Rovère (Flammarion, 2021)
– L’édition bilingue dirigée par Pierre-François Moreau (PUF, 2020)
– Vivre ici. Spinoza, éthique locale, de David Rabouin (PUF, 2010)
– Spinoza et le problème de l’expression, de Gilles Deleuze (Minuit, 1967)

Adaptations et autres formats : 

– La version BD, par Philippe Amador (Dunod, 2021)
– L’adaptation « Audible »
– La lecture guidée disponible sur internet

https://www.philomag.com/articles/quatre-manieres-de-lire-lethique-de-spinoza?fbclid=IwAR0tfqq_nx0ivy6-ErdEvETHf4s06-dQqQmMZkEm3HpIxwxNieqyi40ZBQA

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