Foule, masse, multitude ou peuple? | Masse & Multitude. À partir de Freud, Canetti & Spinoza | Leon Farhi Neto

Entre les « masses » sinistres observées par Freud ou Canetti et le « peuple » objet de revendications démocratiques de nos jours, la notion de « multitude » offre une précieuse ressource à la pensée. (Christian RUBY)

« Multitudes » est désormais le titre d’une revue qui, justement, ne confond pas masses et multitudes. Mais c’est aussi un terme évoqué par beaucoup pour parler des explosions d’individus en foules dans le contexte de la mondialisation. Encore une chose n’est-elle jamais claire dans l’usage de cette notion : parle-t-on simplement de multitudes empiriques (et comptabilisables) ou de multitude au sens de la philosophie politique, celle qui veut parler de révoltes, d’affirmations critiques au sein de la politique ? Et que fait-on du vocabulaire des « masses », hérité du XXesiècle dans un sens positif (par les partis de gauche) ou négatif (par la police) ? D’autant que la différence entre les termes n’est pas sans nous laisser devant une question décisive : comment les actions de la multitude (foule, masse ou peuple) deviennent-elles politiques ?

Il fallait donc bien s’attacher à préciser que « multitude » de nos jours peut encore s’opposer à d’autres usages et références notoirement classiques. Pourquoi ? Sans doute parce que, durant longtemps, foules et masses semblaient désirer le fascisme, si l’on se réfère à ces débats du XXe siècle et aux grandes théories qui en ont proposé l’étude (Freud, Canetti). Reste la question de la notion de « peuple », qui ne peut s’utiliser avec moins de difficultés. Entre ceux pour qui le peuple renvoie à une ethnicité ou à une opération identitaire et ceux pour qui le peuple se définit comme l’institution de base de la démocratie, voire ceux pour qui le peuple ne saurait être autre chose qu’une promesse d’avenir, les partisans de telle ou telle politique se distribuent assez bien.

Pourtant, l’intérêt du nom de « peuple » n’est-il pas tout autre ? C’est ce qu’il fallait aussi vérifier, tout en prenant soin de penser la relation potentielle entre multitude et peuple. Or, là encore, les positions sont délicates à cerner, sinon en saisissant les deux logiques suivantes : pour les uns, le « peuple » est supérieur à la « multitude » en ce qu’il est organisé dans le but de dégager des choix collectifs, alors que la « multitude » est amorphe et manipulée ; mais pour d’autres, le « peuple » est au contraire l’objet de fantasmes d’unité dangereux, qui justifient de valoriser plutôt la « multitude » dans son irréductible diversité. Les phobies des premiers et des seconds ne se recoupent pas.

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