La religion de l’en-deçà : entre n’être pas et Naître | Kamel Daoud in Le Monde des Religions

C’est une curiosité intellectuelle de rappeler qu’il existe mille religions pour consacrer l’idée de « l’au-delà », la résurrection ou le corps et sa mort, mais aucune pour l’en-deçà, la gravidité négligée du vide qui précède celle du ventre de la mère. On conclut très vite que cet abîme de l’amont attire peu la spéculation ou la curiosité, et qu’il n’a ni temples ni prêtres, ni livres sacrés autre que le livret de famille. On peut le comprendre : ce néant ancêtre a été résolu par la naissance, alors que c’est la mort qui angoisse, avec le terrible spectre de la fin ou celui de l’éternité des actes commis.

Mais naître est-il si futile face à l’expiration ? Et réfléchir à l’en-deçà ne mène-t-il pas à mieux surseoir à la peur de la mort, puisqu’elle ne vaut pas plus que celle de n’avoir pas été pendant si longtemps ? Plus encore, l’en-deçà ne donne-t-il pas plus d’espérance puisque la naissance serait la preuve, par l’absurde, qu’il y a une vie après le vide ?

Plus évident, naître est déjà le signe que l’au-delà est un néant plus certain qu’un paradis ou un enfer puisqu’on en a la preuve. N’avoir pas été ne donne-t-il pas plus de modestie en ramenant à une juste mesure l’idée de ne pas être un jour ? Enfin, une véritable question : si je n’ai pas été pendant si longtemps, des millions d’années, mon existence est-elle la preuve d’une nécessité enfin aboutie, ou d’un hasard qui me dispense de trop m’appesantir sur la raison pour mieux jouir de l’accident ? Le « ou bien, ou bien » du philosophe Kierkegaard prend alors un curieux sens, si on le réécrit dans cette perspective.

C’est Michel Tournier qui, dans son roman Le Roi des Aulnes, s’attarde brièvement sur ce mystère magnifique et négligé du vide avant la vie. « J’ai toujours été scandalisé de la légèreté des hommes qui s’inquiètent passionnément de ce qui les attend après leur mort, et se soucient comme d’une guigne de ce qu’il en était d’eux avant leur naissance. L’en-deçà vaut bien l’au-delà, d’autant plus qu’il en détient probablement la clé. » Cette idée de clé est curieuse, mais très juste. C’est là qu’on devrait méditer, à titre individuel, sur ce trou de serrure que l’on comble par des langes, à défaut d’y être incité par une religion entière. Car les textes sacrés s’arrêtent si peu sur notre néant individuel, avant de venir au monde. La question est même expédiée par une pirouette qui explique la « Chute », la naissance ou la création d’un seul couple. Six jours sont consacrés pour la Création et on attend la fin du monde depuis des millénaires. Des millions de cimetières se bousculent sur la rampe des croyances. Ce que chacun n’est pas, avant d’être, intéresse en effet si peu la fausse science des fins dernières, et c’est bien dommage.

Il faut s’imaginer une religion de l’en-deçà, peut-être. C’est une source plus solide pour une éthique, ainsi qu’une incitation plus vigoureuse pour la jouissance, pour fonder une morale ou un engagement. Nés de rien, le monde qui nous est offert prend subitement, à la lumière de ce vide précédent, toute sa valeur unique. Y respirer devient une fortune, aimer y est un défi aux jeux du hasard. Ainsi enserrés entre le vide de l’avant et celui possible de l’après, nous ferons des choix meilleurs et plus raisonnables. La preuve par le vide qui nous précède devrait alléger nos doutes, nous délivrer de la peur, peut-être, et ramener la mort à l’humble image d’une porte secondaire.

Rien n’est éternel ? En effet, le vide qui nous a précédés le prouve mieux que celui qui va suivre. J’aime cette idée qui me permet de tenir tête aux dogmes si voraces. C’est ainsi que je déchiffre l’idée de « clé » de Tournier.

Kamel Daoud in Le Monde des Religions | publié le 24/12/2019

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