Lettre de Lou Reed à Delmore Schwartz : « Je voulais écrire. Une phrase aussi bonne que l’une des vôtres. »

Lou Reed s’est éteint le dimanche 27 octobre 2013, à l’âge de 71 ans. Figure mythique de la musique et des cultures de l’underground, star presque malgré lui, ce compositeur-chanteur-guitariste d’exception, fondateur des Velvet Underground, qui créa les immortels Take a walk on the wild side, Vicious, Perfect day ou encore Satellite of love, était un féru de littérature. Prince du punk et du rock, il doit sa passion poétique, son amour des mots, l’amenant à écrire des recueils de poèmes et à consacrer l’une de ses dernières tournées à lire en public Edgar Allan Poe, à son professeur de littérature, le poète Delmore Schwartz. En hommage à ces deux personnages, voici la lettre posthume de l’élève au maître : une exclusivité deslettres !

Lou-reed

1er juin 2012

Ô Delmore, comme vous me manquez. C’est vous qui m’avez insufflé l’envie d’écrire. Vous êtes le meilleur homme que j’aie jamais rencontré. Vous saviez saisir les émotions les plus profondes avec les mots les plus simples. Vos titres étaient plus que suffisants pour éveiller en moi des muses enflammées. Vous étiez un génie. Maudit.

Les folles histoires. Ô Delmore, j’étais si jeune. J’y croyais tellement. Nous formions un cercle autour de vous pour vous écouter lire Finnegans Wake. Si hilarant mais incompréhensible sans vous. Vous disiez qu’il y avait peu de choses meilleures dans l’existence que de se consacrer entièrement à Joyce. Vous aviez annoté tous les mots des romans que vous empruntiez à  la bibliothèque. Tous les mots.

Et vous disiez écrire une comédie semblable à The Pig’s ValiseÔ Delmore, c’était faux. Après que votre ultime délire vous ait conduit à une crise cardiaque à l’Hôtel Dixie, Ils ont cherché. Il a fallu trois jours avant que l’on vienne vous réclamer. Vous, l’un des plus grands écrivains de notre temps. Il n’y avait pas de valise.

Vous portiez la lettre de T.S. Elliott dans une poche près de votre cœur. Son éloge d’En Rêves*. J’aurais voulu que cela empêche ce mariage**. Rien de bon ne sortira de cette histoire !!! Vous aviez raison. Vous nous avez suppliés : “Je vous en prie, ne les laissez pas m’enterrer à côté de ma mère. Faites une fête pour célébrer mon départ vers, je l’espère, un monde meilleur. Et toi Lou, tu ne dois jamais écrire pour de l’argent sinon je te hanterai : je te le jure, tu sais bien que si quelqu’un peut le faire, c’est bien moi.”

Je lui avais remis une nouvelle. Il m’avait donné la note B. J’étais tellement blessé et honteux. Pourquoi me hanter si je n’avais aucun talent ? J’étais le marcheur de L’ours balourd qui m’accompagne*. Et je l’amenais à des cocktails littéraires. Il les haïssait. C’était de ma faute. Quelques verres plus tard, sa chemise était déboutonnée, un bout sortait de son pantalon, sa cravate était dénouée et sa braguette, ouverte. Ô Delmore ! Tu étais si beau. Appelé Frank Delmore, danseur étoile d’un film muet. Ô Delmore, votre cicatrice pour avoir tant bataillé avec Nietzsche.

Nous lisions Yeats et la cloche avait sonné mais le poème n’était pas terminé, vous n’aviez pas fini de lire, quand bien même des ruisseaux liquides coulaient de votre nez, vous ne vous arrêtiez pas de lire. J’étais cloué sur place. J’ai  pleuré – l’amour du mot – l’ours balourd.

Vous nous avez demandé de nous introduire dans le domaine de […] où votre femme était retenue prisonnière. Vos poignets étaient brisés par vos ennemis. Vos pilules brouillaient votre brillante intelligence.

Je vous ai rencontré dans le bar où vous veniez de commander cinq verres. Vous disiez qu’ils étaient tellement lents que vous auriez dû commander à nouveau avant d’avoir bu le cinquième verre. Nos cours de whisky. Le vermouth. Le jukebox que vous haïssiez, avec ses paroles si pathétiques.

Vous avez appelé la Maison Blanche un soir pour protester contre leurs actions à votre encontre. Ils avaient donné une bourse à votre épouse pour l’éloigner de vous et l’envoyer dans les bras de n’importe qui d’autre en Europe.

J’ai entendu le vendeur de journaux pleurer : Europe, Europe.

Donnez-moi assez d’espoir et je me pendrais.

Hamlet venait d’une vieille famille aristocratique.

Certains le croyaient soûl mais, en fait, c’était un maniaco-dépressif, ce qui revient à avoir les cheveux bruns.

Vous devez prendre votre douche seul, un acte existentiel. Vous pourriez glisser dans la douche et y mourir, seul.

Hamlet a commencé par dire d’étranges choses. Qu’une femme ressemblait à un melon d’Horace : une fois ouverte, elle commence à pourrir.

Ô Delmore, où était donc le Vaudeville pour une princesse*?  Un cadeau offert dans les loges par la star pour la princesse.

La duchesse a fourré son doigt dans le cul du Duc et le royaume s’est évanoui.

Rien de bon ne sortira de tout ça, arrêtez de lui faire la cour !

Monsieur, vous devez vous taire ou je serai forcé de vous virer d’ici.

Delmore comprenait tout cela et pouvait l’écrire parfaitement. Shenandoah*. Vous étiez trop bon pour survivre. Vos lumières ont eu raison de vous.

L’attente de la gloire. Comme vous nous l’aviez appris.

Et je vous ai vu dans le dernier acte.

J’aimais votre esprit et votre savoir gigantesque.

Vous étiez et vous resterez toujours l’unique.

On peut amener un cheval dans l’eau mais pas le forcer à penser.

Je voulais écrire. Une phrase aussi bonne que l’une des vôtres. Ma montagne. Mon inspiration.

Vous avez écrit la plus belle nouvelle courte jamais écrite. Rêves*.

Allusions à des œuvres de Delmore Schwartz.

** Allusion à une nouvelle de  Delmore Schwartz, et sans doute à sa vie.

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