Lettre de François Mitterrand à Marie-Louise, sa fiancée : « Mon bonheur ne dépend que de toi, et je ne suis pas malheureux de constater ma dépendance »

François Mitterrand, figure incontournable, aussi adulée que détestée de la société française, a fait couler beaucoup d’encre. Si sa vie intime et publique a été révélée au grand jour par de nombreux témoignages, scandales, et autres publications sulfureuses, si son passé est empreint de polémiques, il est un visage de Mitterand qui reste méconnu : l’amoureux. En pleine seconde guerre mondiale, François Mitterand est fiancé à une certaine Marie-Louise Terrasse, qui deviendra par la suite Catherine Langeais, présentatrice de télévision qui fera date. Le goût de la littérature et l’amour ont enivré l’intrépide Mitterand dans cette lettre pour le moins surprenante à sa Dulcinée.

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5 mars 1940

Ma fiancée chérie, tu le vois, j’ai peine à me séparer de toi. D’un seul coup, ce vide où je suis précipité loin de toi, m’effraie. Et je tente de continuer notre conversation. J’essaie de croire que tu es là et que tu m’entends. Ce qui rend une lettre si difficile, c’est qu’elle ne peut tenir compte du silence : près de toi, les paroles sont douces, mais pas nécessaires ; il semble que je puis t’exprimer aussi bien mon amour en me taisant. Comment rendre avec des phrases ce qui est si terriblement simple ? Comment te dire je t’aime alors que je le sens si profondément ?

Quand je pense que je t’aime ainsi, mon Zou, depuis bientôt deux ans, je suis stupéfait. Comment m’as-tu lié si fortement à toi ? Je me croyais insaisissable, je me croyais maître de mes sentiments et maître de ceux des autres avec lesquels je jouais. J’étais indépendant, rebelle, et je le suis encore à l’égard de tout ce qui n’est pas toi. Mais avec toi, quelle honte, ma petite déesse bien-aimée, je ne sais plus distinguer mes désirs des sens. Je suis possédé à l’égard de tout par un sens critique impitoyable, il existe bien peu de faits, d’idées et de sentiments, dont je ne doute à la base, mais avec toi, je n’arrive même pas à faire naître une lueur de pessimisme. Mesures-tu ta puissance ? Je ne puis souffrir à ton gré, mon bonheur ne dépend que de toi, et je ne suis pas malheureux de constater ma dépendance.

Tu ne peux pas t’imaginer comme j’étais fier de te présenter l’autre jour : “Ma fiancée.” C’était étrange et amusant et passionnant, cette entrée de notre amour dans les conventions et les lois de la société et de la famille. J’étais au fond très ému, pour ce premier pas officiel. Et quand tu t’es assise, débarrassée de ton manteau, pour prendre le thé, tout m’est apparu simple, facile et délicieux. J’aime beaucoup le corsage “bruyère pâlie” que tu portais ainsi que ta jupe plissée. Elle te sied à merveille. Cela souligne ton allure très souple, et de façon très gracieuse, surtout quand tu danses.

Est-ce que cela t’ennuie, mon Zou, si je remarque ainsi ce que tu considères peut-être comme des détails, mais pour moi, rien de ce qui te touche n’est un détail ? Je t’aime.

J’ai tant de plaisir à te parler avec abandon, je me suis débarrassé, je crois, de pas mal de théories et d’abstractions. Tu m’as rendu plus simple, plus spontané, tu m’as fait mieux comprendre le bonheur et la manière de le garder.

Je suis sûr d’ailleurs que tu auras une influence primordiale sur toutes les activités de ma vie. Je te l’ai dit, j’ai deux tendances contradictoires (contraires plutôt) qui ne pourront s’accorder pour produire les mêmes fruits qu’à une condition. Lorsque j’obéis à ma fantaisie, je puis fréquenter les domaines les plus divers et m’y sentir à l’aise, mais ces incursions restent souvent stériles à cause de leur diversité ; et lorsque j’essaie de mettre de l’ordre, je deviens esclave d’une sorte de rigueur logique qui tue implacablement la spontanéité et ses richesses. Qui peut donc allier ces contrastes ? Un ordre suffisamment riche par lui-même pour contenir toute la fantaisie et pour dépasser le stade desséchant des constantes intellectuelles. Cet ordre, je l’éprouve encore davantage, ces derniers jours : c’est ton amour. Avec toi, je me sens prêt à toutes les audaces, mais de t’aimer m’impose une sagesse qui me conduit et m’oblige à considérer la vie avec tendresse et avec ordre. En toi, je puis trouver l’explication de tout.

Ce qui est merveilleux dans cet amour que j’ai pour toi, c’est que tout ce qui est de toi a le même prix. J’éprouve la même adoration pour ton sourire que pour ta gravité, pour ta gaieté de petite fille, pour ton abandon de femme. De nous deux, c’est toi qui enseignes la compréhension.

Ma petite pêche, j’ai tant de choses à te dire qu’il vaut mieux remettre la suite à plus tard. Ecoute-moi pourtant encore.

Je t’aime – je t’aime – je t’aime. Les seuls moments que je désire sont ceux qui m’uniront à toi. Et ma pensée s’attache sur ces minutes encore proches où tu étais près de toi, où je pouvais t’entendre, te voir, te toucher et t’embrasser de toute ma tendresse.

Bonsoir, mon Zou chéri.

François.

P.S. : J’ai écrit à ton père (deuxième bureau, S.P.98) par le secteur postal et à ta mère. Ils t’en parleront certainement. Surtout ne t’ennuie pas trop, mon Zou. Sois prudente aussi, car il fait froid. Ne reste pas trop dehors.

( Source: Franz-Olivier Giesbert, François Mitterrand – une vie, Ed. du Seuil, Mai 1996 ; Image : Droits Réservés – Getty Images Entertainment )

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